Comment peut-on être féministe quand on est un homme ?

Cela fait quelques années qu’on m’a ouvert les yeux sur le sexisme, et après une période d’incrédulité j’ai fini par constater ses effets sur moi et sur l’ensemble de la société. Il m’est difficile de transmettre les illuminations et les compréhensions qui se produisent peu à peu au cours de ce processus, mais voici la synthèse de ce que j’ai lu et reçu comme conseils pour occuper une place d’homme plus juste.

Pour commencer, un petit point vocabulaire avant qu’on ne me reprenne là-dessus : je me dis féministe pour simplifier, en réalité en tant qu’homme ma vraie position sera plutôt celle d’un allié pro-féministe. J’utilise le terme le plus connu (féminisme) pour que ça parle au plus grand nombre. Fin du point vocabulaire.

Premièrement, s’informer

Un travail immense a été fourni par des militantes, des sociologues, des penseuses, des historiennes, des journalistes, et bien d’autres femmes, souvent bénévolement et jusqu’à l’épuisement. Ne lisez des écrits d’hommes qu’en second recours car ce sont les concernées qui sont le plus à même de parler sans déformer.

Le matériel est là, les études, les récits, les preuves, et les analyses, reste ensuite à admettre ce qu’on lit. En général ça prend du temps de déconstruire tous les repères invisibles qui sous-tendent notre existence et notre fonctionnement… Mais c’est un travail nécessaire, et juste.

Au format Podcast, j’écoute religieusement

  • Les Couilles sur la table de Victoire Tuaillon, qui interroge la masculinité sous tous les angles possibles de manière extrêmement pertinente.
  • Un podcast à soi de Charlotte Bienaimé, dont les épisodes mi-documentaires mi-illustrations sonores sont de grande qualité également.

Je ne saurais que vous recommander de vous y abonner également.

Deuxièmement, croire et constater

La parole des femmes et des opprimés est systématiquement affaiblie voire niée, ça fait partie du problème. Il faut faire l’effort de dépasser ses préjugés, et c’est un travail de longue haleine, ponctué d’avancées plus ou moins rapides, de gaffes, de découvertes, de réalisations profondes et d’émotions : colère, stupéfaction, tristesse, rage, honte… Là encore il faut faire un effort, celui d’accueillir tout cela lucidement et patiemment.

À titre personnel plusieurs femmes m’ont fait le récit des violences qu’elles ont subies, et c’est parfois très dur à entendre. Dans la rue, au travail, en famille, les hommes sont extrêmement souvent agressifs et violents envers les femmes. Et je commence à avoir suffisamment de témoignages pour confirmer les chiffres officiels : les violeurs sont très souvent des collègues, amis, amants, maris, pères, frères, cousins, oncles, grand-pères. Statistiquement, nous connaissons tous et toutes des hommes coupables de crimes passibles de 1 à 15 ans de réclusion criminelle et qui marchent libres pourtant, grâce à la culture du viol et à l’inaction de la police et de la justice. Le mythe du type qui attend dans une rue sombre n’est qu’un épouvantail servant à nous éviter de voir la réalité en face et changer nos usages et nos comportements.

Troisièmement, agir et changer son quotidien

Il y a énormément à faire, et chaque geste compte, mais certains sont plus difficiles à mettre correctement en œuvre que d’autres. Commencer par changer certaines habitudes est un moyen d’intégrer les idées dans notre fonctionnement et nos réflexes du quotidien.

À titre personnel, j’ai mis les habitudes suivantes en place :

  • Financer des associations, participer à des cagnottes. Les privilèges masculins font que nos revenus sont généralement supérieurs, la moindre des choses si on peut se le permettre c’est de redistribuer une part de cet argent.
  • Supprimer les mots et injures sexistes de mon vocabulaire, par exemple “putain”, “con/connard/connasse”, “bordel”. Beaucoup de mots du vocabulaire courant (“chaudasse”, “femmelette” etc) sont chargés de misogynie systématique. Ce faisant, je me suis rendu compte que beaucoup de mots portaient la marque du colonialisme, par exemple “bazar” et “souk” dans le sens de “désordre”. Et “bête” en tant qu’adjectif, ainsi que de nombreuses expressions (“manger comme un cochon”, “têtu comme une mule” par exemple) montrent que le spécisme (considérer les humains comme supérieurs aux animaux et végétaux) est incrusté dans notre langue et notre “culture”. Je me débarrasse peu-à-peu de toutes ces expressions, mais ça prend du temps car beaucoup sont des automatismes.
  • Donner la priorité aux autrices et aux femmes en général quand je veux lire ou m’informer, pour contrebalancer un système qui les invisibilise.
  • Donner la priorité aux femmes dans l’espace public. Je me suis en effet rendu compte que j’avais spontanément tendance à partager l’espace plus équitablement avec les hommes qu’avec les femmes, à les laisser passer avant moi, m’écarter pour les laisser descendre du métro, sortir d’un magasin, et à moins le faire pour les femmes. J’ai délibérément choisi de m’imposer l’attitude opposée pour rétablir l’équilibre en moi, et pour faciliter le quotidien des femmes que je croise.
  • Prendre un congé paternité, et le prolonger autant que possible quitte à perdre en argent et en confort. À titre personnel, je me suis arrêté de travailler à la naissance de ma fille, dont je me suis occupé seul pendant un an, et j’ai alors réalisé l’ampleur du travail et la charge mentale (très bien expliquée par Emma dans “Fallait demander”) que représentent l’entretien et l’éducation d’un enfant en bas âge. C’était également l’occasion de constater les difficultés du quotidien, les inadaptations de l’espace public et des magasins, mais aussi de tisser un lien affectif très fort avec ma fille.
  • Accepter les critiques sans chercher à me défendre ni à m’excuser automatiquement. Je suis conscient que j’ai fait des gaffes et des maladresses, et je le regrette. Mon premier réflexe jusque-là était de nier ou de dire que ce n’était pas de ma faute. C’est inutile bien sûr, contre-productif, et la marque d’un ego mal placé. Apprendre à recevoir les critiques tout en restant digne est le travail d’une vie, et chaque remarque ou attaque (à tort ou à raison) est une aide extérieure dans cette longue quête. Je ne dis pas que c’est simple…
  • Augmenter ma part du travail domestique. Comme l’explique Titiou Lecoq dans Libérées, même dans un couple qui pense partager équitablement les tâches ménagères, en réalité les femmes en font largement les 2/3, la sensation de trop grand déséquilibre se manifestant aux alentours de 3/4 du travail ménager. En tant qu’homme, il faut donc se forcer à en faire plus que ce qui nous paraît être la moitié pour espérer l’atteindre réellement. En faisant attention aux tâches sélectionnées : les hommes ont tendance à préférer les tâches de force brute ou impliquant une machine, qui sont les plus gratifiantes et les plus visibles. Mais pas les plus fatiguantes au final…